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Mission et dialogue

I. LA MISSION

 

L’amour salvifique de Dieu

 

Dieu est amour (1 Jean 4,8.16). Son amour salvifique a été manifesté et communiqué aux hommes en Christ. Il est présent et agissant dans le monde par le Saint-Esprit. L’Église doit être le signe vivant de cet amour pour ne faire une norme de vie pour tous le chrétiens. Voulue par le Christ, la mission de l’Église est une mission d’amour, dont il est lui-même la source, le terme, le modèle, en sorte qu’elle devienne une règle de vie pour tous. Voulue par le Christ, sa mission est un envoi de l’amour, car c’est dans l’amour qu’elle trouve sa source, son but et la manière dont elle doit exercer sa mission.

 

Chaque aspect et chaque activité de l’Église doit donc être imprégnés d’amour par fidélité au Christ, qui a voulu cette mission et continue de l’aanimer et de la rendre possible dans l’historie.

 

L’Église, peuple messianique

Comme le Concile l’a montré, l’Église est le peuple messianique, l’assemblée visible et la communauté spirituelle, le peuple pèlerin en marche vers toute l’humanité dont elle partage l’expérience. Elle doit être le levain et l’âme de la société pour la rénover dans le Christ et en faire la famille de Dieu. « Ce peuple messianique a comme loi le nouveau commandement, aimer comme le Christ a aimé. Sa destinée est le Royaume de Dieu, qui a été fondé sur la terre par Dieu lui-même » (Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, n° 9). « L’Église durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire » (Vatican II, Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad Gentes, n° 2 ; cf. n° 6. 35-36). Le caractère missionnaire est, pour tout chrétien, l’expression normale de sa foi vécue. Un comportement missionnaire est pour chaque chrétien l’expression normale de sa foi vivante.

 

La mission de l’Église

« La mission de l’Église s’accomplit donc par l’opération au moyen de laquelle, obéissant à l’ordre du Christ et mue par la grâce de l’Esprit Saint et la charité, elle devient effectivement présente à tous les hommes et à tous les peuples,… » (Concile Vatican II, Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad Gentes, n°5). Cette tâche est unique, mais elle s’exerce de mani mission est unique, mais elle s’accomplit de diverses façons, selon les conditions dans lesquelles cette mission opère dans le détail.

« Ces conditions dépendent soit de l’Église, soit même des peuples, des groupes humains ou des hommes à qui s’adresse la mission. …

Les actes propres, les moyens adaptés doivent s’accorder avec chaque condition ou état… Le but essentiel de cette activité missionnaire est l’évangélisation et l’implantation de l’Église dans les peuples et les communautés où elle n’a pas encore pris racine » (ibid. n°6). D’autres déclarations du même Concile affirment avec force que fait partie de la mission de l’Église de travailler à l’extension du Royaume et de ses valeurs auprès de tous les hommes (cf. Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, n°5 ; Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et Spes, n°39 ; Décret sur l’oecuménisme Unitatis Redintegratio, n°2 ; Déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae, n°14 ; Décret sur l’apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem, n°5).

 

Diverses extensions et aspects de la mission

Les diverses extensions et aspects de la mission ont été décrits dans l’ensemble des textes du Concile Vatican II. Des actes et documents du magistère, comme les synodes des Evêques sur la justice sociale (1971), sur l’évangélisation (1974) et la catéchèse (1977), de nombreuses déclarations de Paul VI et de Jean-Paul II, ainsi que les conférences épiscopales d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine, ont développé d’autres aspects de la doctrine du Concile, et, par exemple, l’engagement en faveur de l’homme, pour la justice sociale, la liberté et les droits de l’homme, ainsi que la transformation de structures sociales injustes sont « des éléments essentiels de sa mission, et ne peuvent en être séparés » (Jean-Paul II, Encyclique Redemptor Hominis, 4 mars 1979, n°15).

 

Une réalité une, mais complexe

L’Église est consciente que la mission est une réalité une mais complexe et spécifique. On peut en donner les composantes principales. La mission devient réelle à cause de la simple présence et du témoignage vivant des chrétiens (cf. Paul VI, Exortation apostolique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n°21), même s’il faut reconnaître que « nous portons ce trésor dans des vases d’argile » (2 Corinthiens 4,7), et que, dès lors, la distance entre la façon dont le chrétien apparaît et ce qu’il prétend être, demeure infranchissable.

S’y ajoute aussi l’engagement concret au service de l’humanité et toutes les œuvres en faveur du progrès social, y compris la lutte contre la pauvreté et les structures qui l’induisent. Il faut mentionner aussi la vie liturgique, la prière et la contemplation, des témoignages éloquents en faveur d’une relation vivante et libératrice au Dieu vivant et vrai qui nous appelle à son Royaume et à sa gloire. (cf. Apocalypse 2,42).

Il y a aussi le dialogue dans lequel les chrétiens rencontrent les adeptes d’autres traditions religieuses, cherchent ensemble la vérité et collaborent à des œuvres qui les intéressent en commun. Il faut parler aussi de l’annonce et de la catéchèse, où la bonne nouvelle de l’Évangile est proclamée et où les conséquences pour la vie et la culture gagnent en profondeur.

 

Une tâche commune

Chaque Église locale porte la responsabilité de l’ensemble de la mission. Chaque chrétien, de même, est appelé par sa foi et son baptême à y collaborer d’une façon ou de l’autre. Les exigences de la situation, la place particulière du peuple de Dieu et son charisme personnel autorisent le chrétien à prendre davantage en charge tel ou tel aspect de la mission.

 

L’exemple du Christ

 

La vie de Jésus contient tous les éléments de la mission. D’après les évangiles, nous constatons chez lui le silence et l’action, la prière, le dialogue et la proclamation. Son message est inséparable de son action ; il ne proclame pas seulement Dieu et son Royaume avec des paroles, mais avec les actes qu’il accomplit. Il assume la contradiction, l’échec et la mort ; sa victoire est remportée grâce au don de sa vie. Tout chez lui sert la révélation et le salut (cf. ibid., n°6-12). Les chrétiens doivent faire de même : « A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : que vous vous aimez les uns les autres » (Jean 13,35).

 

L’Église primitive

Le Nouveau Testament offre, lui aussi, une image variée et structurée de la mission. Il existe une multitude de services et de fonctions qui s’appuient sur des charismes différenciés (cf. 1 Corinthiens 12,28–30; Ephésiens 4,11–12; Romains 12,6–8). Paul lui-même montre l’originalité de sa propre vocation prophétique, quand il explique : « Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais bien annoncer l’Évangile. »(1 Corinthiens 1,17).

C’est ainsi que nous trouvons à côté des apôtres, des prophètes et des évangélistes d’autres personnes appelées à des travaux communautaires et à aider ceux qui souffrent. Il y a les missions des familles, des hommes, des femmes et des enfants ; il y a les devoirs des maîtres et des serviteurs. Chacun a à donner un témoignage particulier au sein de la société. La première lettre de Pierre donne aux chrétiens vivant dans la diaspora des indications qui nous surprennent encore aujourd’hui par leur actualité. Jean-Paul II parlait de ‘règle d’or’ à propos d’un passage de cette lettre en ce qui regarde la relation des chrétiens avec leurs concitoyens d’autres croyances : « C'est le Seigneur, le Christ, que vous devez reconnaître dans vos coeurs comme le seul saint. Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, pour faire honte à vos adversaires au moment même où ils calomnient la vie droite que vous menez dans le Christ. »(1 Pierre 3,15–16).

 

Missionnaires exemplaires

 

Parmi les nombreux exemples de l’histoire de la mission chrétienne, les normes que par Saint François donne à ses frères « qui sont inspirés par Dieu à se rendre chez les Sarrasins », dans sa Première Règle de 1221, sont caractéristiques : « elles peuvent régler d’une double manière les relations spirituelles entre eux. La première est, qu’ils n’initient pas de conflit ou de dispute, mais qu’ils reconnaissent qu’ils sont soumis par amour pour Dieu à toute créature humaine et confessent être chrétiens. La deuxième manière consiste en ceci, que, lorsqu’ils voient que c’est agréable au Seigneur, ils annoncent la Parole de Dieu » (François d’Assises, Regula non Bullata XVI : Fontes Franciscani, Assises 1995, p. 198 ss.). Notre siècle a vécu l’expérience initiée et confirmée de Charles de Foucauld, surtout dans le monde islamique, lui qui a exercé la mission dans une attitude d’humilité et de silence en union avec Dieu, en communion avec les pauvres et dans un esprit de fraternité universelle.

 

Respect de la liberté

La mission s’adresse toujours aux hommes dans le plein respect de leur liberté. C’est pourquoi Vatican II a, certes, exprimé la nécessité et l’urgence de faire sans entraves connaître le Christ, la lumière du monde « avec le courage des apôtres jusqu’au don de leur vie – si nécessaire - » (Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis Humanae, n°14), mais il a en même temps exigé avec insistance de favoriser dans le chef de chacun des partenaires du dialogue la vraie liberté et de la respecter, sans aucune contrainte, surtout en ce qui concerne la sphère religieuse. « La vérité doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir par une libre recherche, par le moyen de l’enseignement ou de l’éducation, de l’échange et du dialogue grâce auxquels les hommes exposent les uns aux autres la vérité qu’ils ont trouvée ou pensent avoir trouvée, afin de s’aider mutuellement dans la quête de la vérité ; la vérité une fois connue, c’est par un assentiment personnel qu’il faut y adhérer fermement. »(ibid., n°3)

« Dans la propagation de la foi et l’introduction des pratiques religieuses, on doit toujours s’abstenir de toute forme d’agissements ayant un relent de coercition, de persuasion malhonnête ou peu loyale, surtout s’il s’agit de gens sans culture ou sans ressources. Une telle manière d’agir doit être regardée comme un abus de son propre droit et une atteinte au droit des autres. »(ibid., n°4)

 

Le respect de la personne

Le respect de chaque personne doit caractériser l’activité missionnaire dans le monde d’aujourd’hui (cf. Paul VI, Encyclique Ecclesiam Suam, 6 août 1964 : AAS 56 (1964) 642-643 ; Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n°79-80 ; Jean-Paul II, Encyclique Redemptor Hominis, 4 mars 1979, n°12.). « L’homme est le premier chemin que l’Église doit pratiquer dans l’accomplissement de sa mission » (ibid. n°14).

Ces valeurs, que l’Église apprend de son Maître, le Christ, doivent conduire les chrétiens a aimer et à estimer tout se qui se trouve de bon dans la culture et dans l’effort religieux de l’autre. « Il s’agit du respect de tout ce que l’Esprit, qui souffle où il veut, a réalisé en l’autre. » (ibid., n°12 ; cf. Paul VI, Exhortation apostolique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n°79). La mission chrétienne ne peut jamais se séparer de l’amour et du respect de l’autre, et c’est ce qui marque clairement pour nous chrétiens l’importance du dialogue dans la mission.

 

II. Dialogue

 

A) Fondements

 

Le dialogue ne s’édifie pas par opportunisme au coup par coup, mais à partir de fondements rationnels qui se sont formés à l’expérience, par la réflexion et même à partir des difficultés rencontrées.

 

Les défis individuels et sociaux

 

Si l’Église s’ouvre au dialogue, c’est pour rester fidèle à l’humanité. Chaque personne et chaque groupement humain est animé par le désir et le besoin d’être considérés comme des personnes responsables et d’agir en conséquence, que ce soit lorsque l’on a besoin de recevoir quelque chose d’autrui, que ce soit, surtout, lorsque l’on prend conscience que l’on possède quelque chose qui vaut la peine d’être communiqué. Comme l’expriment avec force les sciences humaines, l’homme expérimente dans le dialogue interpersonnel ses propres limites, et, en même temps l’opportunité de les dépasser ; il découvre qu’il ne possède pas la vérité parfaitement ni totalement, mais qu’il peut, avec autrui, l’approcher en confiance. Les vérifications mutuelles, l’amélioration de l’un par l’autre, le partage fraternel des talents particuliers conduisent à une maturité toujours plus grande qui fait grandir la communauté interpersonnelle. Lors de ce processus d’échange, des expériences et des conceptions religieuses peuvent même se purifier et s’enrichir. Cette dynamique des relations humaines nous invite instamment, nous chrétiens, à écouter et à comprendre ce que les personnes d’autres croyances peuvent nous communiquer, en sorte que nous profitions des dons de Dieu.

L’évolution socioculturelle avec ses tensions et ses inévitables problèmes, la dépendance mutuelle croissante dans tous les domaines de la vie en société et de la promotion de l’humanité, avec tout ce qui est exigé dans la construction de la paix, tout cela rend aujourd’hui encore beaucoup plus urgent d’adopter un style en dialogue dans les relations humaines.

 

La foi en Dieu le Père

 

L’Église, bien sûr, se sent avant tout poussée au dialogue sur base de sa foi. Dans le mystère trinitaire, la révélation nous laisse deviner une vie communautaire d’échange mutuel. En Dieu le Père nous contemplons un amour prévenant, sans limite ni d’espace ni de temps. L’univers et son histoire sont remplis de ses dons. Chaque réalité et chaque événement sont repris dans son amour. Certes, le mal se fait occasionnellement sentir, mais, dans la destinée de chaque personne et de chaque peuple, la force de la grâce, qui relève et sauve, demeure présente.

L’Église a pour mission de découvrir, de révéler et de laisser se déployer toute la richesse de ce que le Père a caché dans la création et dans l’histoire, pas seulement pour célébrer dans sa liturgie la gloire de Dieu, mais aussi pour faire circuler parmi tous les hommes les dons du Père.

 

Le Christ, relié à tout homme

 

En Dieu le Fils, nous recevons la Parole et la sagesse dans laquelle, avant le temps, tout est déjà compris et existe. Le Christ est la Parole qui éclaire tout être humain, car en lui s’éclaire en même temps le mystère de Dieu et le mystère de l’homme (cf. Jean-Paul II, Encyclique Redemptor Hominis, 4 mars 1979, n°8.10-11.13.). Il est le sauveur qui, avec sa grâce, est présent dans chaque rencontre humaine, pour nous libérer de notre égoïsme et nous laisser nous aimer les uns les autres comme Il nous a aimés. Jean-Paul II écrit : « Cet homme est la route de l'Eglise, route qui se déploie, d'une certaine façon, à la base de toutes les routes que l'Eglise doit emprunter, parce que l'homme - tout homme sans aucune exception - a été racheté par le Christ, parce que le Christ est en quelque sorte uni à l'homme, à chaque homme sans aucune exception, même si ce dernier n'en est pas conscient: «Le Christ, mort et ressuscité pour tous, offre à l'homme» - à tout homme et à tous les hommes - «... lumière et forces pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation» » (Ibid. n°14)

 

L’action de l’Esprit Saint

En Dieu, Esprit Saint, la foi nous fait reconnaître cette force vitale, ce moteur et cette capacité d’un continuel renouveau (cf. Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, n°4), qui agit au plus profond de la conscience et accompagne le mystérieux chemin des coeurs qui cherchent la vérité (cf. Vatican II, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde d’aujourd’hui Gaudium et Spes, n°22). Cet Esprit agit aussi « en dehors des frontières visibles du corps mystique » (Jean-Paul II, Encyclique Redemptor Hominis, 4 mars 1979, n°6 ; Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, n°16 ; Constitution pastorale sur l’Église dans le monde d’aujourd’hui Gaudium et Spes, n°22 ; Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad Gentes, n°15). L’Esprit anticipe le chemin de l’Église et l’accompagne. L’Église sait cependant qu’elle a reçu la mission de reconnaître les signes de sa présence, de le suivre partout où il la conduit, et finalement de le servir en humble et délicate collaboratrice.

 

La réalisation du Royaume de Dieu

Le Royaume de Dieu est la fin dernière de tous les hommes. L’Église, qui en est « le germe et la commencement » (Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium,n°5.9), s’efforce d’avancer sur cette route vers le Royaume la première et de faire progresser toute l’humanité dans la même direction. Cette mission comprend aussi la lutte et la victoire contre le mal et le péché, en commençant par elle-même et en incluant le mystère de la Croix. De cette façon, l’Église prépare le Royaume, jusqu’à ce que tous les frères et sœurs arrivent à la communion parfaite en Dieu. Pour l’Église et pour le monde, le Christ est la garantie que la fin des temps est déjà commencée, que la fin de l’histoire est déjà définie (cf. ibid. n°48), qu’ainsi l’Église a la capacité et la mission de s’engager à travailler à l’achèvement de toutes choses en Christ.

 

Les « semences de la Parole »

Cette vision a poussé les Pères du Deuxième Concile du Vatican à constater que, dans les traditions religieuses non chrétiennes, il existe des « choses vraies et bonnes » (Vatican II, Décret sur la formation des prêtres Optatam Totius, n°16), « des éléments estimables de la religion et de l’humanité » (Vatican II, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde d’aujourd’hui Gaudium et Spes, n°92),

« des semences de la Parole » (Vatican II, Décret sur l’activités missionnaire de l’Église Ad Gentes, n°11.15), « des rayons de la Vérité qui éclaire tous les hommes » (Vatican II, Déclaration sur l’Église et les religions non chrétiennes Nostra Aetate, n°2). D’après des indications explicites du Concile, ces valeurs se trouvent en germe dans les grandes traditions de l’humanité. Il faut dès lors y porter attention et les respecter dans le dialogue (cf. ibid. n°2.3) ; Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad Gentes, n°11), qui ne comprend pas seulement les éléments qui sont d’une manière ou de l’autre communs, mais également ceux qui sont opposés.

 

Une conversation sincère et patiente

 

Aussi le Concile Vatican II voulut-il indiquer à ce propos des tâches concrètes :

 

« Pour qu’ils puissent donner avec fruit ce témoignage au Christ, ils doivent se joindre à ces hommes dans l’estime et la charité, se reconnaître comme des membres du groupe humain dans lequel ils vivent, avoir part à la vie culturelle et sociale au moyen des diverses relations et des diverses affaires humaines ;

ils doivent être familiers avec leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences du Verbe qui s’y trouvent cachées ;… le Christ lui-même a scruté le cœur des hommes et les a amenés par un dialogue vraiment humain à la lumière divine ; de même ses disciples, profondément pénétrés de l’Esprit du Christ, doivent connaître les hommes au milieu desquels ils vivent, engager conversation avec eux, afin qu’eux aussi apprennent dans un dialogue sincère et patient, quelles richesses Dieu, dans sa munificence, a dispensées aux nations ; ils doivent en même temps s’efforcer d’éclairer ces richesses de la lumière évangélique, de les libérer, de les ramener sous la Seigneurie du Dieu Sauveur. »

(ibid., n°. 11; cp. ibid., n°. 41; Décret sur l’apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem, n°. 14.29 etc.).

 

B) Formes du dialogue

De nombreuses formes

 

L’expérience des dernières années a révélé de nombreuses manières de pratiquer le dialogue. Celles qui sont indiquées ici, les principales et les spécifiques, sont pratiquées chacune pour soi ou en combinaison avec d’autres.

 

Le dialogue de la vie

 

Le dialogue, c’est surtout un style de comportement et un esprit qui l’inspire. En font partie l’attention, l’estime et l’ouverture à l’autre, à qui ont laisse un espace pour son identité personnelle, ses formes d’expressions et ses valeurs. Ce dialogue est normatif et style incontournable en vue de l’intégralité de la mission chrétienne et de chacune de ses composantes, qu’il s’agisse de simple présence ou de témoignage, ou d’offres de services, ou d’annonce directe (Jean-Paul II, Codex Iuris Canonici, 25. Januar 1983, can. 787, § 1.). Une mission qui ne serait pas pénétrée par cet esprit de dialogue serait en contradiction avec les exigences d’un authentique humanisme et avec celles de l’évangile.

 

Le dialogue au quotidien

 

Tout chrétien, au nom de sa vocation, est appelé, comme homme et comme être spirituel, à être en dialogue au quotidien, qu’il vive une situation majoritaire ou minoritaire. Il doit marquer tous ses lieux de vie et de travail avec l’esprit de l’évangile : la sphère familiale, sociale, éducative, artistique, scientifique, politique etc. . De cette façon le dialogue s’intègre dans la grande dynamique de la mission de l’Église.

 

Le dialogue de l’action

 

Un autre niveau de dialogue est celui des actions et des collaborations à des objectifs humanitaires, sociaux, économiques et politiques, visant à la libération et à la promotion de l’homme. Cela se passe souvent dans des organisations locales, nationales et internationales, où les chrétiens et les membres d’autres religions prennent en compte ensemble les problèmes du monde.

 

Le champ de la collaboration

Le champs de la collaboration peut s’étendre fort loin. Le Concile Vatican II déclare, tout particulièrement en ce qui concerne les musulmans, « de mettre de côté le passé … et de s’engager ensemble en faveur de la protection et de la promotion de la justice sociale, de la bonté morale et sans oublier celle de la paix et de la liberté pour tous les hommes » (Concile Vatican II, Déclaration sur le relation de l’Église avec les religions non chrétiennes Nostra Aetate, n°3 ; cf. Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad Gentes, n)11-12.15.21 etc.).

Se sont exprimés dans le même sens, Paul VI, dans Ecclesiam suam (Paul VI, Encyclique Ecclesiam Suam, 6 août 1964 ; AAS 56 (1964) 655.) et Jean-Paul II, dans ses nombreuses rencontres avec les responsables et les représentants des diverses religions. Les grands problèmes qui pressent l’humanité interpellent les chrétiens pour qu’ils s’engagent à collaborer avec ceux qui croient différemment, précisément au nom de leurs fois respectives.

 

Le dialogue des spécialistes

 

Le dialogue au niveau des spécialistes est particulièrement intéressant, que ce soit pour présenter, approfondir et enrichir l’héritage religieux de chacun, soit pour aider utilement selon ses moyens à résoudre les problèmes qui se posent à l’humanité au cours de son histoire.

Un tel dialogue s’initie normalement là où le partenaire possède un vision du monde et pratique une religion qui invite à l’action. Il est facilité dans les sociétés pluralistes dans lesquelles coexistent et se confrontent parfois des traditions et des idéologies différentes.

 

Compréhension mutuelle

 

Lors de ces discussions, les partenaires du dialogue connaissent et apprécient leurs valeurs spirituelles et leurs critères culturels réciproques et ils encouragent la communion et la fraternité entre les hommes. Pour les chrétiens, il s’agit en même temps de collaborer à la transformation des cultures dans le sens de l’Evangile (cf. Paul VI, Lettre apostolique Evangelii Nuntiandi, 8 décembre 1975, n°18-20.63).

 

Le dialogue de l’expérience religieuse

A un niveau plus profond, les hommes enracinés dans leur propre tradition peuvent aussi échanger leurs expériences dans la prière et la contemplation, dans la foi et dans l’action, comme des formes d’expressions et des chemins de recherche de l’Absolu. Cette sorte de dialogue apporte un enrichissement mutuel et une collaboration féconde dans la promotion et l’affermissement des valeurs et des idéaux les plus élevés de la spiritualité de l’homme. Un tel dialogue incite naturellement à se communiquer mutuellement les fondements mêmes de sa propre foi, et il ne cesse pas quand il est confronté à des contradictions parfois profondes, car, humblement et avec espérance, il fait encore plus confiance à Dieu « qui est plus grand que notre cœur » (1 Jean 3,20). C’est l’occasion pour le chrétien d’offrir à l’autre la possibilité de faire de manière existentielle l’expérience des valeurs de l’Evangile.

 

III. Dialogue et Mission

 

Les rapports entre dialogue et la mission

Les rapports entre dialogue et mission sont multiples. Nous nous arrêtons à quelques aspects qui revêtent, aujourd’hui, plus d’importance à cause des défies et des problèmes soulevés ou à cause des attitudes requises.

 

A) Mission et conversion

Un appel à la conversion

Le but de l’annonce missionnaire est, pour le Concile Vatican II, la conversion: « pour que les non-chrétiens, le Saint-Esprit ouvrant leur cœur. Croient et se convertissent librement au Seigneur et s’attachent loyalement a Lui »… (AG 13 ; CIC 787, 2). Dans le dialogue entre croyants de foi différente, on ne peut éviter de porter attention au cheminement spirituel vers la conversion.

Dans le langage biblico-chrétien, la conversion est le retour d’un cœur humble et contrit a Dieu, avec le désir de lui soumettre plus pleinement sa propre vie (cf. AG 13). A cette conversion, tous sont constamment invites. De cette démarche peut naitre la décision d’abandonner la position spirituelle ou religieuse précédente pour en embrasser une autre. Ainsi, par exemple, d’un amour particulier, le cœur peut s’ouvrir a la charité universelle.

Tout appel authentique de Dieu s’accompagne toujours d’un dépassement de soi. Il n’y a pas de vie nouvelle sans passage par la mort, comme il ressort de la dynamique du mystère pascal (cf. GS 22). La conversion « est l’œuvre de la grâce, dans laquelle l’homme doit se retrouver lui-même » (RH 12).

 

Le respect des consciences

Dans ce processus de conversion, prévaut la loi suprême de la conscience. Personne ne doit « être contraint d’agir contre sa conscience, Mais il doit pas être empêché non plus d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse » (DH 3).

 

L’Esprit vivificateur

Dans l’optique chrétienne, l’agent principal de la conversion n’est pas l’homme, mais l’Esprit Saint. «C’est Lui qui pousse chacun à annoncer l’Évangile et c’est Lui qui, dans le tréfonds des consciences, fait accepter et comprendre la Parole du salut. » (EN 75). C’est Lui qui guide le mouvement des cœurs et fait naitre l’acte de foi en Jésus, se Seigneur (cf. 1 Co 2,4). Le chrétiens n’est qu’un instrument et un collaborateur de Dieu (ibid. 3, 9).

 

Le désir de progrès mutuel

Au cœur du dialogue, le chrétien nourrit naturellement le désira de partager avec son frère de religion différente, sa propre expérience du Christ (Ac 26, 29 ; ES 46). Il est également naturel que l’autre éprouve un désir analogue à l’égard du chrétien.

 

B) Le dialogue pour la construction du Royaume

 

La collaboration au plan divin

Dieu continue de se réconcilier les hommes par l’Esprit. L’Eglise croit en la promesse que le Christ lui a faite: L’Esprit la guidera, dans l’histoire, vers la plénitude de la vérité (cf. Jn 16, 13). Forte de cette promesse, elle va à la rencontre des hommes, des peuples et de leurs cultures, avec une entière conscience que chaque communauté humaine possède les semences du bien et de vérité, que Dieu a un projet d’amour pour chaque peuple (cf. Ac 17, 26-27).

L’Eglise désire donc collaborer avec tous pour la réalisation de ce projet, en mettant en valeur toutes les richesses de la Sagesse infinie et multiforme, de Dieu et en ouvrant la voie a l’Evangélisation des cultures (EN 18-20).

 

L’affermissement de la paix universelle

« Nous tournons donc aussi notre pensée vers tous ceux qui reconnaissent Dieu et dont les traditions recèlent de précieux éléments religieux et humains, en souhaitant qu’un dialogue confiant puisse nous conduire tous ensemble à accepter franchement les appels de l’Esprit et a les suivre avec ardeur. En ce que nous concerne, le désir d’un dialogue, conduit par le seul amour de la vérité et aussi avec la prudence requise, n’exclut personne : ni ceux qui honorent les hautes valeurs humaines, sans en reconnaitre encore l’auteur, ni ceux qui s’opposent a l’Eglise et le persécutent de différents façons. Puisque Dieu le Père est le principe et la fin de tous les hommes, nous sommes tous appelés a être frères. Et puisque nous sommes destinées a une seule et même vocation divine, nous pouvons aussi et nous devons coopérer, sans violence et sans arrière-pensée, à la construction du monde dans un paix véritable » (GS 92) ; cf. Messages de Paul VI et de Jean Paul II pour la Journée mondiale de la Paix).

 

Le dialogue, source d’espérance

Le dialogue devient ainsi une source d’espérance et un facteur de communion dans une transformation réciproque. C’est le Saint Esprit qui guide la réalisation du projet de Dieu dans l’histoire des individus et du genre humain, jusqu'à ce que les fils de Dieu dispersés par le péché soient rassemblés dans l’unité (cf. Jn 11, 52).

 

La patience de Dieu

Dieu seul connait les temps. Lui à qui rien n’est impossible, Lui dont l’Esprit mystérieux et silencieux ouvre les cœurs des hommes et des peuples aux voies du dialogue pour surmonter les différences raciales, sociales, religieuses et pour s’enrichir mutuellement.

 

Voici donc le temps de la patience de Dieu, dans lequel travaillent l’Eglise et chaque communauté chrétienne, car personne ne peut contraindre Dieu à faire plus vite que ce qu’il daigne faire. +

 

Puisse l’Eglise, en présence de l’humanité nouvelle du troisième millénaire, répandre un message chrétien, et attendre, dans la patience, que lève la semence jetée dans les larmes et dans la confiance (cf. Je 5, 7-8 : Mc 4, 26-30).

 

*(Dokument des päpstlichen Sekretariats für die Nichtchristen. Dialog und Mission. Gedanken und Weisungen über die Haltung der Kirche gegenüber den Anhängern anderer Religionen, 10. Juni 1984: AAS 76 (1984) 816-828. Wiedergeben in Hrsg. CIBEDO e.V., Die offiziellen Dokumente der katholischen Kirche zum Dialog mit dem Islam. (Regensburg: Pustet, 2009), 279-293. Die einleitenden Ausführungen des Dokuments sind hier nicht wiedergegeben.

 

Une vision musulmane *

 

I. Le devoir d'Apostolat

 

Mais, pour une religion, renoncer à se donner comme objectif la conversion de ceux qui non pas encore rejoint son royaume, n'est-ce pas renoncer à sa vocation universaliste, n'est-ce pas se renier et trahir le devoir d’Apostolat?

 

C'est justement le moment de lever les équivoques et de souligner, pour être totalement sincère et efficace, le deuxième écueil à éviter: celui de la complaisance excessive et de la compromission. Personne, croyant ou athée, ne doit tricher avec sa foi ou ses idées. C'est la loi impérieuse du progrès et de la marche asymptomatique vers la Vérité. Les convictions, lorsqu'elles sont pures et profondément vécues, ne peuvent du reste se monnayer. Il ne s’agit donc pas, passant d'un extrême à l'autre, de rechercher à tous prix, par pur esprit de conciliation et sans évolution contraignante interne, des solutions de complaisance, avec le syncrétisme de placage forcé et de confusionnisme au bout du chemin. Le dialogue, dans le contexte précis qui nous intéresse, n’est pas une politique, c'est-à-dire l’art du compromis. Il se situe à un niveau supérieur. Il suppose la sincérité totale, et, pour être fructueux, il exige de chacun d’être pleinement soi sans agressivité ni compromission.

 

On retrouve ainsi entière l’exigence d’apostolat, mais sous une forme purifiée des scories de la polémique et du prosélytisme générateur de cécité. L’apostolat devient dans cette perspective essentiellement ouverture attentive sur l’autre, quête incessante du vrai par l’approfondissement et l’intériorisation continus des valeurs de foi, et finalement pur témoignage. Cet apostolat a pour nom en arabe: Jihâd. Cette affirmation peut étonner, a juste titre, tous ceux pour qui ce mot résonne encore du bruit de toutes les guerres sacrées du passé et du présent. A leur intention précisons que le jihâd, étymologiquement et fondamentalement, n’est la guerre, si sainte soit-elle. L’arabe ne manquait pas des mots pour désigner toutes les formes de combat et le Coran, s’il voulait dire guerre, n’aurait eu en conséquence que l’embarras du choix pour puiser dans le vocabulaire si riche et si coloré de la poésie préislamique voué toute entière à exalter les journées mémorables des Arabes (ayyâm al-‘Arab), journées au cours desquelles ces derniers s’étaient étripés à loisir.

 

Le jihâd est donc autre chose. Il est essentiellement et radicalement effort total et extrême dans al Voie de Dieu (fî sabîl Allah), et la Tradition précise que la forme la plus pure, la plus dramatique aussi et la plus féconde à la fois, en est le jihâd al-akbar, c’est-à-dire celle qui se déroule dans le champ clos des âmes. C’est dire que la meilleure forme d’apostolat est le témoignage d’une âme qui a gagné le combat de la perfection morale. Cette forme d’apostolat, par le témoignage, est la seule féconde, et la seule compatible du reste avec notre époque. Elle peut se passer du prosélytisme. Par la voix du Coran n’était-il pas d’ailleurs rappelé au Prophète en personne qu’il ne pouvait, à volonté, guider les hommes vers Dieu, et que c’est Dieu, en définitive, qui guide vers Lui celui qu’il veut (28, 56). En somme notre devoir d'apostolat consiste à témoigner, et c'est à Dieu de convertir. “Nous avons fait de vous une Communauté du juste milieu – lit-on encore dans le Coran – pour que vous témoigniez pour le reste de l’humanité, et que votre Apôtre témoigne pour vous” (2, 143). Ainsi il n’est pas impossible d’élaborer une théologie musulmane de l’apostolat compatible avec the respect scrupuleux d’autrui. Il va sans dire, que cela n’est pas moins possible ni pour le christianisme – qui est la religion du témoignage par le martyre – ni pour l’ensemble des autre confessions. La coexistence devient dès lors non seulement possible mais féconde. Fuyant les extrêmes du prosélytisme polémiques et de la complaisance de compromission, le devoir d’apostolat reste de la sorte quand même entier. Il prend seulement la forme la plus noble et la plus difficile, celle du jihâd intériorisé, et ouvre la voie à une saine émulation dans le chemin du Bien. Mais pour que ce jihâd intériorisé ne si durcisse en un égoïste repliement mystique, ou plutôt statique sur soi, ou ne se ramollisse en un facile bonne conscience, voire en douce indifférence, il faut qu’il reste, en même temps que témoignage, disponibilité, quête, et inquiétude. Et c’est là que le rôle du dialogue peut être déterminant. En créant un sain climat d’échange et de tension intellectuelle et spirituelle, il favorisera un approfondissement continu et réciproque des valeurs de foi. Le mouvement se substituera à l’inertie.

 

II. OBJET ET FONCTION DU DIALOGUE

 

Objet

Mais, objectera-t-on, les difficultés indiquées levées, et les conditions qui viennent d'être définies réalisées, le dialogue conserve-t-il encore un sens et un objet?

 

Certainement, il devient radicalement collaboration désintéressée et sans arrière-pensée au service de Dieu, c’est-à-dire du Bien et de la Vérité. Dans un climat sans équivoque détendu, assaini et serein, le dialogue peut désormais s’engager au profit de tous sans exception ni exclusive. Car ne nourrissons aucune illusion là-dessus: si le dialogue n’est pas fructueux pour tous, si chaque partenaire n’y trouve pas son compte, il n’aura pas lieu ou tournera court. Chaque communauté, si elle se sent menacée, élèvera des barrières douanières et se cramponnera au protectionnisme intellectuel qui, en fin de compte s'il n'a pas de chance d'être de meilleur effet que le protectionnisme économique, ne manquera pas quand même de s'imposer. C'est que, en cas de péril grave, on ne réfléchit pas à la récession de l’isolement. Le primitif instinct de conservation est alors toujours le plus fort.

 

Par contre, dans une atmosphère de confiance, les idées circulent plus facilement et assurent, par leur capitalisation et leur investissement, l’enrichissement de tous. Le premier objectif que doit donc se fixer le dialogue est de rompre les cloisons, et d’augmenter la quantité de Bien dans le monde par le libre-échange des idées. Sur tous les grands problèmes qui se posent à nous, et défient quelquefois même le sens de notre existence, toutes les familles humaines, sans distinction d’orientation matérialiste ou spirituelle, ont intérêt à confronter leurs solutions et à conjuguer, si possible, leurs efforts. Par dessus les cimes, il n’est pas difficile en effet de se tender les mains, même lorsque les sources d’inspiration sont divergentes ou opposées. L’ascendante unification culturelle, qui est peut-être le phénomène le plus frappant de notre temps, rapproche chaque jour davantage les hommes et les places sur un même terrain. Sur plus d’un problème crucial de notre époque, croyants ou non croyants de tous les bords méditent souvent utilement en commun et s’enrichissent mutuellement de leurs différences réciproques.

 

Fonction.

Mais si les vertus du dialogue ne sont pas sans fin, si son objet n'est pas sans limite, sa fonction reste dans tous les cas entière. Elle consiste à secouer, faire bouger, et empêcher les gens de s’engluer dans leurs convictions. Chacun a naturellement le droit de ne pas partager tel point de vue, mais il n’a aucune excuse de ne pas commencer d’abord par en prendre correctement connaissance, d’en être convenablement informé.

 

Avant de discourir sur l’autre, si on ne peut utilement dialoguer avec lui sur tel out el point, il faut ou moins l’écouter. Précisions, à l’intention des musulmans en particulier, que les idées réputés les plus dangereuses peuvent se révéler quelquefois les plus salutaires, ne serait-ce que par leur extraordinaire pouvoir décapant. A condition naturellement qu’elles réagissent come un révulsif sur une conscience en éveil et adéquatement préparée. Autrement elles peuvent aussi n’avoir d’autre résultat que de précipiter le débâcle et la déségrégation, sans contrepartie, de structure vermoulues. Ce risqué est trop réel, en ce qui concerne l’état actuel de l’Islam, pour ne pas être souligné.

 

Mais ni l'Islam, ni aucune autre foi en Dieu, n'a d'autre choix aujourd'hui que celui d'accepter l'aventure. La science, en faisant reculer chaque jour davantage les frontières du mystère et de l’univers, nous pose des questions devant lesquelles ni les philosophies ni les théologies ne peuvent abdiquer sans renier ce qui fait fondamentalement et radicalement I ‘homme. Elle exige de la part de tous un surcroît de réflexion, et de la part des croyants une relecture, actualisée par une problématique nouvelle, de la Révélation. Doit-on souligner que la réponse ne peut être un simple et vague concordisme comme ce fut souvent le cas en Islam depuis la Nahda? D'ou la nécessité d’une ouverture sans rivage, et de multiples antennes.

 

Une nouvelle exégèse, ne reniant pas forcément les richesses et les acquis positifs du passé, est nécessaire, et elle a besoin d’un climat d’ouverture, d’échange, et de tension pour être à jour, et répondre â toutes les inquiétudes . En créant ce fertilisant climat de tension, qui avait dramatiquement manqué à l’Islam durant des siècles, le dialogue peut avoir pour rôle de sortir les musulmans de leur faux confort, et d’ouvrir de nouveau leurs cœurs e leurs oreilles au Message de Dieu. Car si la Parole de Dieu, comme le croit tout musulman, est éternelle, il en découle fortement, que quoique révélée dans le temps et dans l’espace, elle transcende aussi la temporalité et la spatialisation, pour être toujours et partout audible, présente et constamment neuve. Elle doit donc être perçue et reçue, non d'une manière statique, mais come une somme de virtualités et de potentialités qui doivent être sans cesse actualisées par une interrogation toujours recommencée. Cette exigence n’est pas forcément révolutionnaire. Elle est celle de nombreux exégètes du passé qui avait été justement fascinés par la richesse de significations du mot coranique, qui brise les barrières habituelles du langage sous la poussée exubérante des virtualités.

 

D'où la nécessité d’écouter Dieu avec nos oreilles d'aujourd'hui, dans l'instant constamment présent. La relance d'une exégèse moderne, cumulant à la fois la prudence et les audaces, en prise directe sur les angoisses, les inquiétudes, et les interrogations de notre temps, est donc la condition sine qua non pour que Dieu ne soit pas exproprié du monde, et redevienne présent dans I ‘agir humain. Elle ne peut se développer ailleurs que dans le climat du dialogue avec tous, croyants et incroyants.

 

Cette exégèse se doit d’intégrer, sans complexe ni frousse, tout ce qui peut être. Certes, les risques de crise, de déviation, et d’égarement sont réels, et leurs conséquences ne doivent par être minimisées. Mais la vocation naturelle d’une religion n’est-elle pas d’être perpétuellement en crise, c’est-â-dire en tension et en dépassement? Le croyant, dans son effort de percevoir correctement le Message de Dieu, ne peut pas tourner le dos aux acquis, même lorsqu’ils ne sont que provisoirement définitifs, da la science moderne dans tout les domaines des disciplines humaines et exactes. Désormais les problèmes ne se posent plus d’ailleurs en termes d’orthodoxie et hétérodoxie. La Vérité pure, limpide, et impassible a-t-elle jamais existé? Est-elle à la portée de l’homme? La Vérité n’est elle d’abord une étoile qui nous guide, plutôt qu’un flambeau que l’on tient avec assurance? Le Coran nous dit: Tenez tous fermement à la corde de Dieu, et ne vous dispersez pas (3, 103). Cette corde, n’est-elle pas en même temps qu’une amarre, un fil d’Ariane? Et la Tradition ajoute: Quiconque fait un effort sincère de réflexion et manque le but, il est quand même simplement rétribué. En somme, seuls les timorés, ceux qui refusent la corde qui le tire vers Dieu, et qui lui préfèrent l’immobilisme et le confort de la stagnation, sont privés de rétribution. Celle-ci est réservée à ceux qui luttent, s’interrogent, et vivent sincèrement et intensément leur foi. Or le dialogue avec tous a justement pour fonction, en tout état de cause, de ranimer constamment nôtre foi, de l’empêcher de s’assoupir, et de nous maintenir en permanence en état d’ijtihâd, de réflexion et de recherche.

 

Mohammed Talbi

Etudes Arabes

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